Bona nit!

Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son maître que les mots indispensables.

Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il n’avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.

Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d’un rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d’un œil distrait les arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.

Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l’éther semblait filtrer à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l’apparence de bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l’amertume de l’isolement auquel il s’était condamné. Lui serait-il possible de mener plus longtemps cette existence d’anachorète? A l’extérieur, se devinait l’ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des ennemis à l’affût.

Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité, tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l’air. C'était un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.

Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à la main... Cela ne lui était pas destiné; il s’informerait le lendemain de ce qui s’était passé.

Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes qu’il bondit et jeta sur la table pipe et volume.

Aououououou! Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de l’escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les échos.

C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu’à sa porte!... Il regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis, il fit deux pas vers la porte... mais il s’arrêta en haussant les épaules. Après tout, il n’était pas du pays; il ne connaissait pas ces mœurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.