Il reprit son livre et se rassit en souriant d’une gaieté forcée.
—Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu peux t’enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi bien tranquille.
Mais cette ironique satisfaction n’était qu’apparente... Le hurlement retentit une fois encore, non plus au bas de l’escalier, mais plus loin, peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s’était porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.
Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu’il était lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait publiquement qu’il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.
Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu’il voudrait... mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre d’un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils reprochaient outrageusement à l’étranger sa prudence et semblaient le traiter de lâche.
En vain Febrer tenta de n’y point prêter attention. Ses yeux se voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non, cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans l’obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d’attaque qu’il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand il renonça à s’en munir. C'était une arme moins encombrante qu’il lui fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la porte, et, avec lenteur, l’entr’ouvrit juste assez pour que sa tête pût passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.
En passant brusquement de l’obscurité de sa chambre à la diffuse clarté des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu’un instant, il ne put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se dessinèrent successivement dans l’ombre des fourrés, suivis de deux détonations qui se confondirent presque.
Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il pensa d’abord que c’était peut-être une illusion. Cependant, au même instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose d’étrange qui eut l’air de le toucher, sans toutefois le toucher réellement, comme s’il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de bruyères, tout près de l’escalier. C'était là que se cachait l’ennemi; là!... Il apercevait, dans l’obscurité, l’endroit précis d’où étaient partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu’il y eut des cartouches dans le barillet.
Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible du buisson remplirent son âme d’une joie sauvage... Il avait sûrement atteint l’ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s’assurer qu’il n’était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts, glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent dans le mur, deux trous en forme d’entonnoir où l’on sentait un reste de chaleur. Les deux balles l’avaient frôlé avant d’aller s’enfoncer dans le mur, à une imperceptible distance de sa tête.
Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l’autre?... Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris et tâcher de le reconnaître, tandis qu’il agonisait... Soudain le cri sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur, triomphal, que Jaime interpréta comme l’annonce d’un prochain retour.