—Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.

Jaime fit un geste négatif.

—Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m’en charge!

Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.

—Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que, d’ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme pensait aussi mon pauvre père.

Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l’aider à se défendre. C'était un devoir d’amitié. Il avait son vieux fusil, chez lui. Ah! voici bien longtemps qu’il ne s’en servait plus, mais en sa jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l’ait en sa gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.

Le paysan ne s’étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que cette proposition parut offenser.

—Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun chez soi, advienne que pourra!

Pép marqua, par des signes d’approbation, qu’il partageait cette manière de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né dans l'île... Emu par l’admiration que lui inspirait son énergie, il lui proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?

Cette fois, Febrer fut tenté d’accepter... Voir Margalida! Mais la mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l’air inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.