Et l’accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d’amour et à ces combats, sans lesquels il n’y avait pas de bonheur.

Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l’avait déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles. Maintenant qu’il n’était plus surexcité par l’ivresse du danger et qu’il appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère plus violente qu’au moment où, la nuit précédente, il s’était précipité vers la porte. Que l’on eût visé quelques millimètres plus bas... et il serait tombé sur le seuil dans l’obscurité, comme une bête frappée par le chasseur.

—Mordieu! s’écria-t-il, quand je pense qu’un homme de mon rang pouvait mourir ainsi, victime d’un guet-apens organisé par ces rustres!

Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d’apparaître, calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.

Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu’il avait suivi la veille, dans l’après-midi. Comme il passait près de Can Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d’une voix entrecoupée par l’émotion:

—Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur vos gardes.

Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer avec une admiration mêlée d’inquiétude. Dans l’ingénuité de son âme, elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses pensées.

Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout à l’entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une anxiété visible...

Tout en marchant, il ruminait des projets d’attaque. Il était résolu à l’action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux balles n’iraient point s’enfoncer dans un mur.

En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait disparu, ainsi que la vieille dont l'œil unique lui avait lancé des regards foudroyants.