Febrer s’assit comme la veille au pied d’un arbre, le fusil tout prêt, se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude cacherait quelque piège.

Un assez long temps s’écoula. Les palombes, que ne troublait plus le ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour tâcher d’attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à tout, ne songeant qu’à la vengeance, restait là patiemment, espérant toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d’attendre inutilement sans bouger, il se calma.

Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi sur la culpabilité duquel il n’avait, après tout, que de vagues indices? Peut-être que le forgeron était chez lui et qu’il s’était enfermé en le voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l’attendre. Il pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait qu’à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d’avoir à réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre, la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l’obscurité. Son fusil était posé à côté de lui, son revolver n’avait pas quitté sa ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux environs de la tour... Alors c’est que l’ennemi était proche. Peut-être allait-il s’avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre l’ennemi par derrière.

Les minutes s’écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l’heure, mais sa tête tomba sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.

Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.

Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution qu’il regardait comme de la couardise.

Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de Ventolera, il pêcha à l’abri des roches du Vedra jusqu’au milieu de l’après-midi.

En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage et agitant en l’air quelque chose de blanc.

Avant qu’il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l’impatience de celui qui apporte une grande nouvelle:

—Une lettre, don Jaime!