«Mais ne divaguons pas. Ayons de l’ordre, de la précision et de la clarté. Du coté de ta chipie de tante, la Papesse Jeanne, ne conserve nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour flétrir ta conduite indigne, ta fin misérable—comme elle se plaît à dire—et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la famille.

«De toutes façons, rejeton d’inquisiteur, ta sainte tante ne t’aidera jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose d’or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme dame pensionnaire, dans un couvent.

«Tu n’as donc rien à espérer d’elle. Or, ici, j’entre en scène, comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je vais remplacer auprès de toi la Providence.»

Et le style se faisait soudain concis, d’une netteté toute commerciale.

Il était d’abord question des biens que possédait encore Jaime avant de quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que les charges, hypothèques, etc.

Venait ensuite l’interminable liste des créanciers, suivie d’un état détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une sorte d’écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s’égarait la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s’agit d’affaires, si confuses soient-elles.

Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il n’avait pas laissé passer un jour sans s’occuper à mettre de l’ordre dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de l'île, insultant les uns, gagnant les autres d’astuce, se servant, tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l’argent pour apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer, une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement amoindrie.

Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux que la vie qu’il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur, sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?

«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta tour du Pirate?

«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n’est pas coûteuse à Majorque, et comme rien ne t’empêchera de solliciter un emploi de l'État—avec ton nom et tes relations, tu l’obtiendras facilement,—tu pourras vivre ici, très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.