«Tu sais que j’ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi donc de revenir, sympathique rejeton d’inquisiteur... je ne t’en dis pas davantage.»

Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces nouvelles l’avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu’il allait retrouver tout cela! Le sort en était jeté. Il s’éloignerait sans tarder, bien résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre et qui repartait le matin suivant.

Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa mémoire.

Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges pupilles.

Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle deviendrait la compagne, la chose, d’un de ces rustres barbares, qui flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains mignonnes se durciraient, calleuses...

Il s’arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne l’aimait pas, ne pouvait l’aimer! A ses pressantes déclarations d’amour elle n’avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?

La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme. Bah! personne ne meurt d’amour! Certes, il devrait faire un grand effort pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu’il vivrait loin de ces gens grossiers et qu’il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d’un fermier de sa famille.

Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la table d’un café de Palma de Majorque, sous l’éclat des globes électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n’habiterait plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour lui, par suite de l’arrangement qu’avait conclu en son nom l’ami Valls. Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein» ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle Mado Antonia l’entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle honte ne l’attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de don Benito Valls et de sa fille, qu’il avait quittés de si incivile façon!

A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer mangeait avec l’appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.

Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça qu’il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil accroché au mur.