Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie, s’amusa à faire l’inventaire des objets qui remplissaient sa chambre. Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau, étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d’herbes odorantes, les habits de ville qu’il portait lors de son arrivée dans l'île. Il s’en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi, au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il voulait quitter l'île tel qu’il y avait débarqué. Il comptait donner tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il riait d’avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah! l’arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des districts de l'île.
De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la relire lentement, comme s’il y trouvait chaque fois des nouvelles qu’il n’avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien! Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d’à propos, Valls le sauvait du danger.
Quelques heures auparavant, alors que la lettre n’était pas encore entre ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu’à la façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la civilisation n’existait pas au delà de l’écharpe azurée qui entourait ce petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait plus pour lui qu’une série d’incidents curieux, dont le récit amuserait sans doute ses amis du Borne...
Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l’avant-veille, il semblait plus lointain, mais Jaime eut l’impression qu’il avait été poussé tout près, par quelqu’un, caché parmi les tamaris. C'était le même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur, craignant qu’il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel, uniquement dans la direction de la tour.
Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les épaules. Il n’avait pas l’intention de bouger. Que lui importaient ces coutumes primitives, ces défis de rustres?
Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou des scènes grotesques.
Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et d’impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de cette sérénade menaçante?
Il réfléchit que peut-être l’ennemi, caché dans les broussailles, voyait la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c’était pour cela qu’il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie et s’étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se trouver dans l’obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse. Ah! il pouvait s’égosiller pendant des heures jusqu’à perdre la voix, cet animal! Jaime ne bougerait point.
Il s’endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il était sûr de ne courir aucun danger.
Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit, s’arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements avaient cessé. Ce qui l’avait éveillé, c’était le mystérieux silence, plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.