Margalida, après avoir contemplé Jaime avec des yeux pleins d’amour, où persistait un peu de timidité, rentra pour préparer le déjeuner.
Longtemps, les deux hommes gardèrent le silence. Valls qui avait tiré sa pipe de sa poche et l’avait bourrée de tabac anglais, lançait d’odorantes bouffées. Febrer, les yeux fixés sur le paysage, embrassant d’un regard ébloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit à murmurer une sorte de monologue. La vie était belle! il l’affirmait avec la conviction d’un homme qui a échappé inespérément à la mort. L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l’oiseau et l’insecte au sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi s’immobiliser en supportant les chaînes que d’autres avaient forgées pour ceux qui devaient venir après eux, disposant ainsi à l’avance de leur destinée?...
Valls sourit en regardant son ami d’un air narquois. Plusieurs fois il l’avait entendu, pendant ses accès de délire, parler des morts, en agitant ses bras, comme s’il se battait avec eux, et tâchant de les chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il écouta les explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect aveugle du passé et l’humble soumission à l’influence des morts avaient pesé sur la vie de son ami, jusqu’à le forcer à se confiner dans une île écartée, il resta silencieux et absorbé.
—Crois-tu que les morts commandent? demanda tout à coup Jaime.
Le capitaine haussa les épaules. Pour lui, il n’y avait dans le monde rien d’absolu. Peut-être l’empire des morts était-il ébranlé et déjà en décadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c’était incontestable. Maintenant il était possible que leur autorité ne s’exerçât que dans certains pays, et que dans d’autres ils eussent perdu tout espoir de la rétablir. A Majorque, ils gouvernaient encore tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n’en était peut-être pas ainsi.
Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et ses angoisses passées. Oh! les morts! l’humanité ne serait pas heureuse, tant qu’on n’en aurait pas fini avec eux.
—Pablo, tuons les morts!
Le capitaine jeta sur son ami un coup d'œil inquiet, mais en voyant la sérénité de son regard, il se rassura et dit en riant:
—Je ne demande pas mieux, qu’on les tue!
Puis il reprit son sérieux, se renversa dans son fauteuil en lançant une bouffée de fumée et ajouta: