Il approuvait ce mariage qu’il jugeait beaucoup plus raisonnable que l’union projetée de Febrer et de sa nièce. Margalida était une maîtresse femme, et le capitaine avait la prétention de s’y connaître.
—J'ai arrangé ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami le juif arrive toujours à ses fins. Il te reste, à Majorque, de quoi vivre modestement... Ne hoche pas la tête... Je sais que tu désires travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une affaire, tu verras. Si tu préfères quitter Majorque, je te procurerai une occupation à l’étranger.
Sur la famille de Can Mallorquí, le capitaine exerçait l’autorité d’un maître. Pép et sa femme n’osaient lui désobéir. Comment discuter avec un señor qui s’entendait si bien à tout! Puisque don Pablo Valls désirait que s’accomplît le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa parole que l’atlóta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur consentement.
C'était un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'île. Mais ils aimaient mieux se résigner à cette triste séparation que de conserver auprès d’eux, comme gendre, leur ancien maître, envers qui ils professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.
Quant au Capellanét, peu s’en fallait qu’il ne s’agenouillât devant Valls.
—Et l’on ose dire, à Palma, que les chuetas sont méchants!... On voit bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-là sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grâce à lui, je ne retournerai pas au séminaire... je serai agriculteur, et Can Mallorquí m’appartiendra.
Dès que Margalida sera mariée, j’irai choisir une fiancée dans le bourg et j’aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants compagnons. La race des vérros ne doit pas s’éteindre dans notre île... Je sens dans mes veines le sang héroïque du grand-père.
Par une matinée ensoleillée, Febrer, appuyé sur Valls et sur Margalida, s’avança d’un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme. Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage qui s’offrait à sa vue:
Au faîte du promontoire, là-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah! comme il avait rêvé et souffert entre ses murs! comme il l’aimait, en songeant que là, seul et oublié du monde, il avait nourri cette passion qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!
Faible encore, il aspirait avec joie l’air tiède de cette matinée lumineuse, où passaient des coups de vent venus du large.