Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s’il n’avait attendu que l’occasion de donner cette preuve de courage, il quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.
Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa voix glaciale et son air hautain:
—Ta mère était d’une famille de gentilshommes; mais elle n’était point butifarra[B] comme nous!
Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses, son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles conservateurs, qui l’exécraient, abandonné par tous les personnages de la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux, pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux exigences de son parti, le butifarra[B] Ferrer consentit à devenir un des dignitaires du palais. Sa femme, qu’il pressa de le suivre à Madrid, ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant le peu de temps que dura la république, l’ancien député progressiste revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.
[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.
Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le connaître. Elle était d’ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d’importants virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu’on ne lui parlât plus de Febrer, l’ancien marin! Pour elle, qui défendait les anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu’un Juif, un va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son cousin, était avivée, chez la Papesse, par l’amertume de certaines déceptions passées, qu’elle ne parvenait pas à oublier.
Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour Minorque afin de visiter l’escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses relations d’ancien officier, catéchisait ses camarades d’autrefois et fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise révolutionnaire l’aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.
L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison, où il n’admit pas d’autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée: fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:
—Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir décemment une dame.
Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes jusqu’à la dernière heure, tel qu’on l’avait vu durant toute sa vie. Un après-midi, il appela d’une voix faible son petit-fils qui lisait près d’une fenêtre un récit de voyage. Il l’invita à se retirer; il avait besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à dérober à des témoins les convulsions de son agonie.