Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et d’aventures qu’il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et la plupart de ses ascendants; mais sa mère s’y opposa, prise d’une terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d’une vie périlleuse, et qu’il vécût loin d’elle?... Non! il y avait eu assez de héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s’y marier pour perpétuer le nom qu’il portait.
Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu’elle ne consentait pas à ce qu’il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière. A seize ans, il s’embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu’il fît son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont les propriétés étaient grevées d’hypothèques, et la fortune compromise par de nombreux emprunts.
Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d’abord à l’université de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années, fit la navette d’une université à l’autre, suivant l’humeur des professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n’avançait pas vite. Grâce à d’heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec laquelle il parlait des choses qu’il ignorait, il réussissait dans certains examens; mais il échouait dans d’autres. Sa mère acceptait toutes les explications qu’il lui donnait, à son retour. Elle le consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail, et se révoltait contre l’injustice de son temps. Son implacable ennemie, la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n’était pas faite pour les gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur égard toute sorte d’injustices pour les maintenir dans l’isolement.
Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de Barcelone et de Valence où l’on jouait. On l’avait surnommé «le Majorquin aux onces d’or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en onces, et qu’il faisait rouler ces pièces à l’éclat insolent sur tous les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c’était son étrange titre de butifarra, qui faisait un peu sourire en Espagne, mais évoquait quand même dans l’imagination de bien des gens, une sorte d’autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles lointaines.
Cinq années s’écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l’âge d’homme et n’avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée dans son orgueil maternel, en apprenant qu’une jeune femme, bravant le scandale, l’avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s’éprit d’une paysanne, jeune et belle; peu s’en fallut qu’il ne se battit à coups de fusil avec le paysan qui voulait l’épouser. Ces amourettes champêtres aidaient Jaime à supporter l’ennui des vacances.
Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de chasse qu’entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il s’exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il montrait un sac en réserve à l’ombre d’un oranger.
—Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu’à ce que le sac soit vide, pas de repos.
Mado Antonia n’osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et les religieuses qui occupaient une partie de l’antique palais, ne laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt, effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.
Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le soleil faisait craquer l’écorce des arbres, éclater les graines. Les insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui filtraient à travers le feuillage.
Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec un bruit mat; au loin, c’était le murmure des flots, battant les rochers au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements, Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré. Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le cœur! Pan! Et il souriait, satisfait d’avoir touché le point visé. Dire qu’il avait vingt ans, et ne s’était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire d’honneur, pour qu’il pût montrer son courage. Excité par les détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire l’atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant qu’il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture, afin de s’exercer «pour le jour où on le blesserait».