Lorsqu’il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait du désir d’avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à d’injustes provocations, qu’au surplus son aspect en imposait aux plus insolents, le temps passait, et «l’affaire d’honneur» ne se présentait pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en dissipations stupides dont ses compagnons d’études parlaient ensuite dans l'île avec admiration.
Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n’y avait point de bateau en partance. Lorsqu’il débarqua à Palma, sa mère était morte. De tous les membres de sa famille, qu’il avait connus dans son enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui rappeler le passé.
Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut ni réfléchir ni s’enquérir de sa situation. Avide de vivre et de connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique. Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.
Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses équipées tapageuses, à l’entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d’or». Le trésor, soigneusement gardé par sa mère, s’était vite épuisé.
Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur, Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s’éprit de cette svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d’or, admirablement belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas à l’aimer follement...
Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l’ombre de la tour où avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie, vibrant d’un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les grandioses reliques du passé.
Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle, d’écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans l’archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l’avenir, réglant la partie financière de la future association avec le sens pratique de sa race. Peu lui importait que Febrer n’eût qu’une modeste fortune: elle était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres, immeubles et actions, avec la précision d’un intendant, sûr de sa mémoire.
Mais Febrer hésitait... Mary était d’une autre race que la sienne; elle avait d’autres mœurs, d’autres passions; le charme était rompu.
—Je le regrette, pour ce qu’elle pensera de l'Espagne, se dit-il un matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!
Et il s’enfuit à Paris, où l’anglaise, il en était sûr, n’irait pas le relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l’on avait osé siffler «Tannhauser».