De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait avoir aussi, au fond d’un vieux secrétaire, un portrait de la jeune fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c’étaient des périodes de vide et d’ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l’argent qu’il attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines de doléances, où il lui parlait d’intérêts à payer, et de la peine qu’il avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence, il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s’arrangerait... Et comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En attendant, il voulait vivre...

Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu’au jour où son intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant, avec une lettre où il déclarait qu’il ne lui expédierait plus d’argent, ses comptes en règle et sa démission.

Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où il vivait enterré, suivant sa propre expression,—sans autre distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne, devant une table de café, où il retrouvait d’anciens amis, Majorquins sédentaires, qu’il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des fermages à ses créanciers; même ainsi, il n’arrivait pas à payer la moitié des intérêts qu’il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime songeait froidement qu’il n’y avait qu’un moyen de se tirer de ce mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c’était de faire le nécessaire pour qu’on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu’une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où l’insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d’épouser la fille de Benito Valls, le riche chueta (c’est le nom méprisant qu’on donne à Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa personne que par respect pour son nom. Malade, il n’avait qu’une héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile, quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s’attendrissait sur les malheurs de Febrer, lorsqu’on en parlait devant elle.

Jaime recula d’abord devant cette proposition, aussi stupéfait que devait l'être Mado Antonia. Epouser une chueta!... Puis peu à peu ses répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras d’argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus riche héritière de l'île et les questions de race n’ont rien à faire avec l’argent.

A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie de l’année, pour soulager l’asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l’avait vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage agréable. Quand elle serait loin des siens et qu’elle s’habillerait mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il jamais l’aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu’on exige d’un compagnon de route: bon caractère et identité de goût. L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l’amour, comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège d’un bien petit nombre. Heureusement l’illusion masquait aux yeux des hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient avoir réellement connu l’amour, alors qu’ils n’avaient eu qu’un instant de délire sensuel. Oui, l’amour était une fort belle chose, mais il n’était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs et d’empêcher le contact continuel de la vie commune d’amener le dégoût. Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n’en demandait pas davantage.

Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d’une colline entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient le monastère.