Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:
—Et c’est bien fait! parce qu’ils sont lâches, parce qu’ils aiment trop leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point l’abandonner qu’ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs et s’étaient dispersés dans le monde, comme tant d’autres, ils seraient peut-être à l’heure présente d’importants personnages, banquiers de rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les petites boutiques de la Calle.
Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots: les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les catholiques, les musulmans qu’il avait connus au cours de ses voyages sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d’autres moments, par une sorte d’atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race dont il parlait avec un respect religieux:
—Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l’origine, en Asie, nous n’étions que des meurt-de-faim, parce qu’il n’y avait personne avec qui faire du commerce, personne à qui prêter de l’argent: mais nous seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous. Un fameux triumvirat, n’est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore, notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a deux faces et deux noms: d’un côté, c’est Rothschild, le chef de tous les capitalistes; de l’autre, Karl Marx, l’apôtre de ceux qui veulent les dépouiller.
Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l’histoire de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens, s’associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais quand les haines confessionnelles s’étaient éveillées, les juifs les plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps, spontanément, s’étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d’à présent, les seuls Majorquins d’origine juive connue, étaient les descendants des derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s’était acharnée l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la Calle, était le plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu’on avait fait des révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu’il arrivait dans la péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s’allier qu’avec ses pareils.
Valls raillait la hiérarchie à laquelle s’étaient pliées, pendant des siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux butifarras; au-dessous les gentilshommes; après eux les mossons, c’est-à-dire les gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et enfin, plus bas que tous ces animaux, l’odieux habitant de la Calle, le chueta, paria de l'île.
Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou intelligent comme tant d’autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour peu qu’il crût avoir à s’en plaindre, éclatait en injures contre eux et leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par la mer, maintenait intacte l’âme des siècles passés.
Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès, les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d’une foi ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne l’ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer à tous qu’ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n’était pas vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches; mais c’était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui consentît à accepter leur main et leurs richesses.
—Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il faut bien qu’ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!
Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui—il n’y avait pas encore longtemps—affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s’ils rencontraient seul un enfant de la Calle, le mettaient tout nu pour s’en assurer.