—Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d’une maison et de bonnes terres dans un village de l’intérieur. Lorsqu’il était allé prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible! Jamais, de mémoire d’homme, un chueta n’avait dormi dans le village. Don Benito ne prêta pas d’attention à ces avis, et voulut passer une nuit dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants de la maison s’enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et le chueta dut s’échapper par le toit, au milieu des risées de la population, fière de son travail. Cette farce était en guise d’avertissement; s’il persistait à, se moquer des coutumes établies, il s’éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

—C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!... Une bonne personne!... Un saint!...

Et l’on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère, sans qu’ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu’il gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s’était-il arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait l’entendre.

—Cela se passe d’ailleurs de même entre chrétiens, s’empressait-il d’ajouter. Dans la question d’héritage, il n’y a ni race, ni croyance qui tienne. L'argent n’a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se plaindre des nobles, et qu’ils descendaient en bandes armées contre les citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux qui n’avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de guerre, un bataillon majorquin recevait l’ordre de partir pour l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et mettaient à sac la Calle. Quand les réactions succédaient aux révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu’aux crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d’anciens juifs! c’était à coup sûr de la contrefaçon!

—Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n’ont rien du type générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître les vrais chuetas; et comme d’anciennes familles chrétiennes portaient ces mêmes noms, c’était seulement le caprice de la tradition qui les distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait provenir des archives du Saint-Office.

—Le bel avantage d’avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l’effroyable histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s’étaient convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent brûlés, d’autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s’enrichit ainsi. Depuis lors, les suspects, au moins ceux d’entre eux qui ne pouvaient compter sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles, conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les affublait d’un manteau pour qu’ils fussent bien reconnaissables, et les menait ainsi à l’église au milieu des lazzi, des injures et des coups de pierre que leur lançait la dévote populace.