Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans l’avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour, engendraient d’autres chuetas destinés, eux aussi, à l’opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d’un certain Rafael Valls, homme d’une grande énergie et d’une haute culture, qui les encourageait et les conseillait.

—Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s’il n’a pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme de faits récents.

—Hommes, femmes et enfants s’embarquèrent sur un bateau anglais, mais une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et cela sur un bateau dont l’équipage était protestant!... Ils restèrent en prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu’ait jamais possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu’à ce qu’ils eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars 1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme il n’en existe pas d’autre sur la terre: le père Garau, un saint jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de Monte-Sion, où est installé aujourd’hui le collège,—auteur du livre intitulé: La Foi triomphante, un chef-d'œuvre que je ne vendrais pas pour tout l’or du monde. Le voici. Il m’accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

—Brave père Garau! Chargé d’exhorter et d’encourager les condamnés, il avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête; des messes solennelles auxquelles assistaient trente—huit criminels condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés, abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l’âme de ceux qui croient en Dieu et celle des athées n’étaient pas de la même trempe. Les prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de passage à Majorque avec sa flotte, s’apitoya sur la beauté et la jeunesse d’une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu’on avait chargé d’amener au repentir Rafael Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l’avaient condamné à mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile; mais, disait le jésuite, ces bravades, œuvres du Maudit, cessent devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte le criminel.»