—Ah! c’est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort de mon aïeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d’un signet, lisait lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu’à lui, il demeura immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu’à n’en pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à l’intérieur, si bien qu’avant que les flammes l’eussent atteint, ses chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu, et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. Crepuit medius, diffusa sunt omnia viscera ejus.»

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s’assombrissaient, tandis que le capitaine promenait ses regards de tous côtés d’un air triomphant, en remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d’un ton rancunier:

—Toi aussi, tu étais là... c’est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui portait la bannière verte, comme alferez major du Saint-Office; et les belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château, pour assister au brûlis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

—Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd’hui les choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo, parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

—Vieilles histoires? Ah! l’âme des Majorquins est encore la même qu’en ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n’est pas pour rien qu’ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.