Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l’invitait à conter ses aventures.
Febrer, un vagabond comme lui, l’écoutait avec un vif plaisir. Tous deux avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues. L'unique différence entre eux était que Valls, avec l’activité de sa race, avait toujours su gagner de l’argent, et qu’à ce moment-là, quoiqu’il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire. D'ailleurs, de temps en temps encore, il s’occupait de commerce et faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports éloignés.
Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n’intéressait pas Febrer; il ne sentait s’éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu’il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l’on finit par jouer du couteau.
—Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t’assassiner.
Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon garçon, digne d’un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu’un défaut, c’était d'être un butifarra, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.
Lorsqu’il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l’ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu’il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.
—Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m’attendais pas? mais je sais tout. On m’a mis au courant, et puisqu’il y a une fête de famille, il faut qu’elle soit complète.
Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans Valldemosa. Elle s’arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui s’appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d’une voix lente et couverte, en s’arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l’extrême honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.
—Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?
Don Benito répondit qu’il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l’inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.