—Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et j’avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la nuit... Ah! si j’avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne nous en distribuait plus qu’un par jour. Quand j’arrivai à Cadix, je dus être au régime du bouillon, pour me remettre l’estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à sa fille d’accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers exotiques qu’il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans le jardin, et finit par s’asseoir dans deux fauteuils d’osier, à l’ombre d’un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d’une demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes moins riches qu’elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n’avait d’amies que parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de se mettre bien avec l’ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l’heure de la sortie, les chuetas partaient les premières, sur l’invitation des religieuses, pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue. Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans les écoles de garçons: les chuetas sortaient d’abord pour éviter les coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».

La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades, coups sournois d’épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse; plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l’avaient suivie hors du pensionnat, remplissant d’amertume tous ses plaisirs de jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle n’était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne recevait d’autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l’avaient fait sa mère et sa grand’mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l’adolescence, elle avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n’avait voulu lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le noble Febrer se présentait ainsi qu’un prince de conte de fées. Que la bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures somnolentes de l’après-midi, des chanoines appelés par la cloche du chœur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec Jaime à côté d’elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l’oreille aux paroles de Febrer, comme, à un doux gazouillement... C'était une musique qui l’enivrait, tandis qu’elle pensait à l’avenir, s’ouvrant devant elle, avec l’éclat d’un lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu’il lui serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

—Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n’ai jamais fait de mal à personne, et pourtant on ne m’aime pas, on me fait toutes sortes d’ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l’occasion que lui présentait l’adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n’était venu à Valldemosa que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle... Toutes ces belles choses qui l’émerveillaient, elle n’avait qu’un mot à dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla d’émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu’elle ne l’avait jamais été; mais elle pensait qu’une jeune fille bien élevée ne devait pas répondre tout de suite.