—A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!
Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.
Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l’esprit, un cœur d’or, mais une tête à l’envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu’ils disaient du mal de...
Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse Calle.
Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d’avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l’heure, et mangeait, la tête baissée.
Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.
—C'est que moi, je sais ce que c’est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j’ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.
Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d’un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il s’obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l’avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n’était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n’osait pas lui donner d’ordres, ne voyant en lui que le fils de l’armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l’énergie tenace de sa race, il s’était embarqué, à l’insu de son père, sur un trois-mâts qui faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d’individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu’il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l’aller, pas d’incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d’un mois. Les vivres s’épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s’appropriant une partie des sommes destinées aux achats.
—On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d’enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...
—Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.