A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur une table de l’antichambre une petite lampe dont la lumière faisait paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu’au soir; puis ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l’aube. Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir du bout du monde... La bonne Mado n’exprimait que la moitié de ses pensées; et, pendant qu’elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à coucher, elle l’examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage. Que s’était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch? Qu’adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d’un ton bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il souperait au cercle.»

A la lueur d’un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado l’énorme clef de la grande porte, il s’achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à la face joufflue et rasée. Il avait l’air d’un curé de campagne, vêtu en paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d’amitié. Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque. Originaire d’un village de l’intérieur, il était arrivé, à force d’énergie et de courage, à devenir le chef d’un État mystérieux que tout le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation demeurait dans l’ombre. Il avait des centaines de sujets capables de donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit, sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises, ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait triste que s’il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue! disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce triomphe. Lorsqu’une épidémie sévissait dans les ports africains, les autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait sur d’autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n’eût jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les moments difficiles, l’argent de Toni, qui jamais ne paraissait se souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

—Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

—On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage, autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec la fille à don Benito Valls.