En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer s’associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que d’autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières dressées par les mœurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé, n’éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l’égard de don Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s’était révolté intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n’avaient traité d’égal à égal avec ces gens-là...

Febrer s’endormit enfin d’un profond sommeil, tandis que sa pensée se perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s’habillant, par un effort énergique de volonté, il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.

«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue, mais après tout, c’est ma tante... et légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait... il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d’affaire.»

Il calcula quelle serait l’heure la plus propice pour se présenter chez la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de chanoines et de personnages graves qu’elle accueillait d’un air de souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la matinée.

Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la combativité de son caractère bilieux, tout l’enthousiasme de sa foi sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s’était enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse de Berry. Elle eût voulu, à l’exemple de ces femmes énergiques qui défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l’image du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe d’amazone. Mais ces désirs n’avaient jamais été chez elle que de vagues fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu’elle avait fait pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui dévorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu’au temps de sa jeunesse elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à la couronne, et que là elle l’avait mis en rapport avec le général Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces on-dit faisaient sourire Jaime: ce n’étaient là que mensonges. Son grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n’avait jamais aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d’illuminé que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d’un grand salon, qui était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d’une voix lointaine, une douce voix d’outre-tombe, comme si elle était l’ange du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où l’on renouvellerait la «sainte entreprise».

Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie était simple comme celle d’une paysanne; elle possédait encore dans l'île d’immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne lui enverrait-il pas la Rose d’or, avant qu’elle mourût? Cette distinction n’était conférée jadis qu’aux reines, mais elle avait été obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte pauvreté, afin d’envoyer plus d’argent au Saint-Siège. Avoir la Rose d’or, et puis mourir!...

Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une vaste cour d’honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d’une propreté de couvent. Au haut de l’escalier, la porte lui fut ouverte par une servante jeune et pâle, vêtue d’une robe bleue monacale ceinte d’une cordelière blanche, qui eut l’air tout étonnée en le reconnaissant.