IV
Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans l’obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni Clapès.
Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m’y oppose formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas cela!» conseillait le contrebandier, d’un air grave.
Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux et de mauvaise humeur, obsédé qu’il était par le souvenir de cette double protestation. Qu’est-ce que son projet avait de si étrange, de si absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?
Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu’un homme de sa classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des filles de millionnaires, dont l’origine était moins avouable que celle de don Benito?
N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le reste du monde, ce genre d’alliances pouvait exister, mais non à Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours vivante, l’âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses préjugés. Les gens y étaient tels qu’avaient été leurs pères, et tout progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux idées de l’étranger.
Febrer s’agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait peser sur lui, chaîne d’esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa misère présente!
C'était en 1514 que sa famille s’était vraiment illustrée, lorsque Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition désastreuse, l’aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais celui qui s’y était le plus couvert de gloire, c’était le cadet, don Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de l'Ordre, combattait toujours à l’avant-garde, dispersait et massacrait les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s’était traîné jusqu’à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard, pour montrer jusqu’où il s’était avancé. Ah! ce don Priamo! c’était à la fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l’aimait parce qu’il représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre, l’esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu’un moment il avait été renégat par amour; toujours était-il qu’à Tunis il avait habité un palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses vœux, et s’était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale. Quel homme que ce commandeur! Jaime l’admirait comme un précurseur dont l’audace dissipait ses hésitations. Qu’y avait-il d’étrange à ce que lui, son descendant, s’unît à une chueta, pareille après tout aux autres femmes par ses mœurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus célèbre d’entre les Febrer, à une époque d’intolérance, avait vécu avec des filles d’infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant bientôt dans l’âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu’il avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom de leur père, le nom des Febrer, qui s’étaient toujours maintenus purs de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.