Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant d’en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.
—Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j’ai gardé toutes les anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille, et, si je puis, l’augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l’avoue. J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l’honneur de notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité, j’ai retiré deux choses précieuses: l’expérience et le ferme propos de m’amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux devenir un autre homme.
Doña Juana approuva d’un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi avaient agi saint Augustin et d’autres saints qui, après avoir passé leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de l'Église.
Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne, il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait besoin d’un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai désert. Il s’était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante, qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il espérait qu’elle allait le sauver.
La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana; ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir, quel cruel bourreau!
—Et c’est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse, d’une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire quelques aumônes.
Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea inutile d’insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.
—C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer d’embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse extraction. Que dois-je faire?
Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un sourire froid sur les lèvres de la Papesse.
—Je le sais, dit-elle. On m’a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie, à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu épouses... une chueta.