I
Jaime, incliné sur le plat bord d’une petite embarcation, contemplait machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de l’eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le volanti, ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la mer.
Midi était proche. La barque était à l’ombre. Derrière Febrer s’étendait avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s’enlevait, imposant et superbe, à trois cents mètres, d’un seul jet, et par suite de son aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d’une nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d’or sous le flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait irradier du feu.
Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait alors l’aspect d’un tranquille fleuve d’eau bleue, troué par des rochers dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant entendre de formidables rugissements; des montagnes d’eau pénétraient, livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.
A la proue de l’embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et qui, depuis que Jaime habitait l'île, l’accompagnait chaque fois qu’il allait en mer.
—J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c’est qu’une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur—disait-il à Febrer, avec fierté.
Sa figure était tannée par le soleil et l’air salin, mais il avait fort peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison grise, de même couleur que ses cheveux qui s’échappaient d’un béret noir orné d’un gland pourpre au sommet et d’un large ruban à petits carreaux rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.
Ses joues s’agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles, pendaient deux petits anneaux de cuivre.
Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l’ombre du Vedrá, il oubliait de regarder l’eau et même de surveiller la ligne qu’il tenait à la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte, s’élevait majestueusement sur les flots.
Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de gros points colorés, comme d’énormes puces rousses ou blanchâtres d’une constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que l’isolement avait rendues à l’état sauvage; elles avaient été abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté, loin de l’homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds prodigieux, dès qu’une barque abordait au pied du pic.