L'arcade qui séparait l’alcôve de la chambre avait grand air, avec ses colonnes cannelées, soutenant un plein cintre de feuillage sculpté, d’un or pâle et discret, comme les ornements d’un autel. Sur une table du XVIIIe siècle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges à cheval, piétinant les Maures. Plus loin, le lit, vénérable monument de famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvés, dont le velours rouge, éraillé et pelé, laissait voir la blancheur de la trame, voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. «Ah! la misère!» pensa derechef l’héritier des Febrer, possesseur du majorat. La demeure ancestrale, avec ses belles fenêtres sans vitres, ses salons, tendus de haute lice et dépourvus de tapis, ses précieuses antiquités mêlées aux meubles les plus misérables, lui faisait l’effet d’un prince ruiné, se parant encore d’un manteau somptueux et d’une couronne glorieuse, mais n’ayant plus ni linge ni chaussures.
Lui-même n’était-il pas semblable à ce palais, enveloppe imposante et vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses aïeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous été navigateurs. Leurs armes avaient ondulé sous la brise, brodées sur les flammes ou les pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine Majorquine, qui allaient vendre l’huile des Baléares à Alexandrie, embarquaient des épices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gênes, ou, franchissant les Colonnes d'Hercule, s’enfonçaient dans les brumeuses mers du Nord, pour porter dans les Flandres et les Républiques hanséatiques, les faïences des Morisques valenciens, nommées Maïoliques par les étrangers, parce qu’elles provenaient de Majorque. Ces perpétuelles randonnées à travers des mers infestées de pirates, avaient fait de cette famille de riches marchands, une tribu de vaillants soldats.
Les Febrer avaient parfois livré bataille aux corsaires turcs, grecs et algériens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escorté leurs flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates anglais. Une fois même, ils avaient attaqué, à l’entrée du Bosphore, les galères génoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.
Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonçant à la navigation commerciale, avait donné son sang pour défendre des royaumes chrétiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice des Chevaliers de Malte.
Du jour où ils recevaient l’eau du baptême, les cadets portaient, cousue à leurs langes, la croix blanche à huit pointes, qui symbolise les huit Béatitudes. Quand ils avaient l’âge d’homme, ils commandaient les galères de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de riches Commanderies, où ils contaient leurs prouesses à leurs petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmités et panser leurs blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en dépit de leur vœu de chasteté. Des monarques fameux, passant par Majorque, avaient quitté l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer dans leur palais. Quelques-uns avaient été amiraux des flottes royales, d’autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d’entre eux dormaient leur éternel sommeil sous les dalles de la cathédrale de La Valette, près d’autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu contempler leurs tombes, quand il avait visité Malte.
La Bourse de Palma, élégant édifice gothique, proche de la mer, avait été, durant plusieurs siècles, un fief de ses aïeux. Toutes les marchandises déchargées sur le môle voisin étaient pour les Febrer; et, dans l’immense salle hypostyle de la Bourse, près des colonnes torses qui se perdaient dans la pénombre des voûtes, les ancêtres de Jaime recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vêtus de l’ample culotte plissée, les patrons génois et provençaux au petit manteau surmonté d’un capuce, et les vaillants capitaines de l'île, portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vénitiens envoyaient des meubles d’ébène, ornés de menues incrustations d’ivoire et de lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux reflets azurés. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient des poignées de plumes d’autruche, des défenses d’éléphant, et ces trésors, avec beaucoup d’autres, allaient enrichir les salles du palais, parfumées de mystérieuses essences, présents des correspondants asiatiques.
Durant des siècles, les Febrer avaient été les intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dépôt de produits exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter çà et là en Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec une abondance fabuleuse. Il leur arriva même de prêter à des rois. Et pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit précédente, après avoir perdu au cercle les cent dernières pesetas qu’il possédait, n’en avait pas moins été forcé, pour aller le lendemain à Valldemosa, d’emprunter de l’argent à Toni Clapès, le contrebandier, un homme grossier, mais d’une vive intelligence, au demeurant, le plus fidèle et le plus désintéressé de ses amis.
En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, rayée et trouble. A trente-six ans, il était assez bien conservé. Il était laid, mais d’une laideur superbe, suivant le mot d’une femme, qui avait exercé sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait même valu quelques succès. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise, sentimentale, fille du gouverneur d’un archipel océanien, avait rencontré Jaime dans un hôtel de Munich. Frappée par sa ressemblance avec Wagner, dont il était le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary avait fait elle-même les premiers pas. Charmé de ce souvenir, Febrer souriait en contemplant dans la glace son front bombé, dont le poids semblait écraser ses yeux, impérieux et moqueurs, ombragés d’épais sourcils. Son nez, aquilin et mince, était celui de tous les Febrer, ces oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait, dédaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant était couvert d’une barbe clairsemée et soyeuse.
Délicieuse miss Mary! Leurs joyeuses pérégrinations à travers l'Europe avaient duré près d’un an. Jaime se les rappelait encore avec une émotion voilée de regret, mais c’était un passé déjà lointain. A quoi bon le faire revivre dans son imagination d’homme blasé et las? Ah! les femmes! s’écria-t-il dédaigneusement, en redressant son corps robuste, au dos un peu voûté, tant sa taille était haute. Les femmes! depuis bien longtemps, elles avaient cessé de l’intéresser. Et puis, il se sentait vieillir, en dépit des apparences. Quelques fils d’argent dans sa barbe, et des rides légères aux coins des yeux révélaient la fatigue d’une vie «menée à toute vapeur», suivant sa propre expression.
Cependant, tel qu’il était, il plaisait encore, et c’était l’amour qui allait le sauver.