Sa toilette terminée, Jaime quitta sa chambre à coucher et traversa un vaste salon, vivement éclairé par le rayon du soleil qui pénétrait par l’imposte des fenêtres aux volets clos. Le plancher restait encore dans la pénombre, tandis que les murs, couverts d’immenses tapisseries, brillaient comme des jardins aux vives couleurs, où se déroulaient des scènes mythologiques et bibliques.
Febrer, en passant devant ces richesses, héritées des ancêtres, leur jeta un ironique regard. Aujourd’hui, plus rien de tout cela ne lui appartenait. Il y avait déjà plus d’un an que toutes les tapisseries étaient devenues la propriété de certains usuriers de Palma, qui toutefois avaient consenti à les laisser pour quelque temps encore, accrochées à leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter à leur propriétaire. Jaime n’en était plus que le dépositaire, menacé de la prison, s’il s’en montrait infidèle gardien.
En arrivant au milieu du salon, il se détourna quelque peu par habitude; mais il se mit à rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un mois auparavant, il y avait encore là une table italienne, faite de divers marbres précieux, rapportée d’une de ses expéditions de corsaire par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.
Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, là où il voyait d’ordinaire un énorme brasero d’argent repoussé. Hélas! il l’avait vendu au poids du métal. L'absence de cet objet précieux le fit souvenir d’une chaîne d’or, présent de Charles-Quint à l’un de ses ancêtres, chaîne qu’il avait également vendue à Madrid, quelques années auparavant, au poids du métal, avec un supplément de deux onces d’or, pour la beauté du travail. Jaime avait appris que cette chaîne avait été revendue cent mille francs à Paris...
En se livrant à ces pénibles pensées, il se dirigea vers la vaste cuisine où se préparaient jadis les banquets célèbres, donnés par les Febrer aux parasites dont ils étaient entourés. Mado Antonia paraissait plus petite encore, dans cette immense pièce au plafond élevé. Elle était assise auprès de la grande cheminée dont l’âtre pouvait contenir des troncs d’arbre. La glaciale propreté de cette pièce prouvait qu’elle n’était plus utilisée. Aux murs, de nombreux crochets vides dénonçaient l’absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orné cette cuisine, digne d’un couvent. Maintenant, la vieille servante préparait ses ragoûts sur un tout petit fourneau, placé à côté du pétrin.
D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pénétra dans la petite salle à manger où les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais là aussi, la misère avait laissé sa trace. La longue table était recouverte d’une toile cirée toute fendillée; les dressoirs étaient presque vides; les anciennes faïences, à mesure qu’elles étaient cassées, avaient été remplacées par des assiettes et des pots de fabrication grossière.
Au fond, deux fenêtres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d’un bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Près de ces fenêtres, quelques palmiers balançaient mollement leurs éventails. A l’horizon se détachaient les ailes blanches d’une goélette se dirigeant vers Palma, avec la lenteur d’une mouette fatiguée.
En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de café au lait, avec une tartine de pain beurrée. Jaime se mit à déjeuner de grand appétit, cependant il fit la grimace en goûtant son pain:
—Il est bien dur, n’est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n’est pas ma faute. Je voulais pétrir la pâte hier, mais je n’avais plus de farine, et j’attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!
Et la vieille servante exprima longuement son mépris pour le fermier de Son Febrer, la dernière terre qui restât à Jaime.