Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du jeune garçon. Il entrevoyait qu’il serait difficile que le maître de Can Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une idée germait, elle s’y enracinait si profondément qu’il n’y avait ni ouragan, ni cataclysme qui pût l’en arracher. Pepét serait prêtre et courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s’inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa sœur montrait ses préférences pour un autre, l’élu aurait maille à partir avec le brave des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île s’en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit sauvage qui s’apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une autorité supérieure à celle de son père, d’autant plus que le respect qu’il avait pour elle n’était pas basé sur la crainte des coups. C'est elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait. La mère marchait à sa suite, comme une servante, n’osant rien faire sans la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s’arrêtait avant de prendre une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l’atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l’obstination paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa voix douce.

—Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l’enfant, convaincu. J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu’elle l’est: à moi, elle ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies, plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa sœur, énumérant ses talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de chanteuse.

—Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à l’ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien, celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant de l’accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne n’égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait brillamment lutter quand, par les soirées d’été, sous la treille de la métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute rougissante, elle se décidait à s’asseoir au centre du cercle d’auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce qu’avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes, montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient critiqués la vanité et l’égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient ses vers en chœur, et témoignaient de leur enthousiasme par des gloussements de joie, reconnaissant à l’improvisatrice la gloire de les avoir vengées.

—Pepét!... Atlót!