Le Capellanét l’admirait infiniment, parce qu’il le considérait comme un grand artiste. En effet, quand le Ferrer se décidait à travailler, il fabriquait les plus beaux pistolets que l’on eût jamais vus dans les campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux. D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes maintenant hors d’usage—il est à remarquer que tout ce qui portait les marques de l’ancienneté inspirait un respect particulier au jeune atlót—et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau, d’une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d’ornements en argent incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu’à la gueule sans qu’il y eût à craindre qu’elle éclatât.
Mais l’admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton plein de mystère et de respect, il dit:
—Le Ferrer est un vérro.
Un vérro? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de coordonner ses connaissances sur les mœurs de l'île. Un geste expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme dont le courage n’a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà envoyé ad patres un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse de son tir et la sûreté de sa main.
Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l’avait condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié d’une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d’un aussi héroïque exil!
Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes d’un héros.
—Il n’est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à l’oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l’allume pas tous les jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne travaille que lorsqu’il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux pistolets qui font l’admiration de tous.
Le Capellanét ajoutait d’un ton confidentiel, qu’il désirait voir le vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir! Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire cadeau d’un de ces bijoux si enviés; qu’en pensait don Jaime?
Il plaidait pour l’ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des siens.
Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre compagnie que celle d’une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui tirait le soufflet pendant qu’il battait le fer rouge! Sa maison n’était qu’un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme l’arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère, un couteau aussi affilé que celui de l'aguelo, si Pép continuait injustement à lui refuser ce glorieux héritage.