Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.
—Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le donner, moi je t’en achèterai un, la prochaine fois que j’irai à la ville.
Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu’il fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île? Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer. Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l’avait prié de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.
—Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...
Ce qu’il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?
Après quelques instants de réflexion, il n’était plus du même avis. Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait qu’il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la réalité.
—Et... combien sont-ils? demanda-t-il d’une voix sourde.
Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour. Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente. Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore, y avait-il beaucoup d’atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux, n’osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l’avance.
Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle, gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait partout qu’il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait. Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de l’autre côté de la mer, sans voir d’autres atlótas que les Indiennes. Ah! malheur!
Mais l’indignation du Capellanét durait peu. Il s’enthousiasmait à la pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux garçons qui allaient courtiser sa sœur. Il se réjouissait en songeant à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le traiteraient tous comme un camarade puisqu’il était le frère de Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son amour-propre, c’était Pierre, surnommé le Ferrer parce qu’il était forgeron. C'était un homme d’une trentaine d’années dont on parlait beaucoup dans la paroisse de San José.