Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la famille.
Jaime s’amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il n’y avait dans toute l'île d’autre centre d’enseignement que le séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.
Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d’entre eux, au temps de leurs études, avaient maintes fois pris part aux cours d’amour et joué du couteau et du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous la soutane, l’arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils n’étaient pas impies, d’ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur permettait pas un tel luxe, mais ils n’étaient pas non plus dévots ni austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient attirés par le danger qu’ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux ayant le goût de l’aventure. Ceux d’entre eux qui restaient en Espagne, finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus entreprenants, s’embarquaient pour l'Amérique du Sud—aussitôt qu’ils avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous, au bout de peu d’années, avec l’intention de vivre tranquillement dans leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au cœur. Ils finissaient par s’ennuyer dans cette modeste existence insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour ne plus revenir.
Pép s’indignait de l’entêtement de son fils qui s’obstinait à vouloir rester paysan. Il parlait de le tuer comme s’il le voyait sur une route de perdition. Il comptait les fils d’amis qui étaient partis pour le Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres, se refuserait à suivre d’aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le tuer!
La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las d’avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée d’un père qui vient d'être obligé de sévir, l’atlót, tout en se frottant les côtes, avait proposé un arrangement.
Eh bien! c’était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père. Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée et surtout porter un couteau dans sa ceinture!
Ce dernier point lui tenait particulièrement au cœur. C'était vraiment là ce qu’il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu’on voudrait.
—Le couteau du grand-père! implorait l’enfant. Le couteau de l'aguelo!
Pour le couteau de l'aguelo, il consentait à être curé et même, s’il le fallait, il irait vivre solitaire, de l’aumône qu’on voudrait bien lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du Capellanét fulguraient d’admiration; il la décrivait à Febrer en termes chaleureux. Un bijou! une antique lame d’acier, aiguisée et brunie. On pouvait percer une monnaie d’un coup de sa pointe, et, quand elle était dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père était un rude homme! Lui, ne l’avait pas connu, mais il en parlait tout de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son bonhomme de père n’était rien auprès de la vénération dont il entourait cette glorieuse mémoire.
Bientôt, poussé par son désir, il s’enhardit à solliciter la protection de don Jaime. Si le señor voulait l’aider!... Il suffirait qu’il demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son père le lui remit à l’instant.