Le jeune garçon hocha la tête.

—Si, monsieur, j’étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon père m’avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d’un lieu de tortures redoutable: il n’y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n’était pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s’effaçait. Ah! quel mois il avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant—à l’aide de son éloquence... et d’une férule—d’initier ce petit paysan aux beautés des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille, le Capellanét avait reçu quelques coups d’étrivière qui avaient mis sa patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n’avait pas été un prêtre!... Il s’était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu’à Can Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l’encrier sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer; Margalida et sa mère avaient dû s’interposer entre eux.

Le sourire de l’atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu’il parlait de la bastonnade reçue «sans qu’on pût lui arracher un cri». C'était son père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu’il les aime; mais qu’un autre vînt essayer de le battre!... Il se condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d’une race habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l’adolescent ne croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n’y retournerait pas, même si son père voulait l’y conduire, attaché comme un sac au flanc d’un âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l’avenir de ses enfants, avec cette énergie du paysan qui n’admet nul obstacle à sa volonté, quand il croit avoir raison.