A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg. Les atlótas marchaient devant. A côté d’elles cheminaient les prétendants, escorte fidèle et tenace, échangeant des regards hostiles et se disputant la plus légère marque de préférence, car plusieurs d’entre eux faisaient à la fois le siège de la même jeune fille. Les parents fermaient la marche. C'étaient, pour la plupart, des travailleurs vieillis avant l’âge par les fatigues et les privations de la vie des champs, humbles bêtes de somme soumises et résignées, pauvres hères, à la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la torpeur de leurs pensées, ils ne se souvenaient des années où ils jouaient un rôle dans les feisteigs que comme d’un printemps lointain.
Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit à l’église. Autour d’elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie, l’école et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante, symbole du lien qui unissait toute la population, éparse par monts et par vaux, à plusieurs kilomètres à la ronde.
Jaime, après avoir ôté son chapeau, épongé son front moite, se réfugia sous les arcades d’un petit cloître précédant l’église.
Il demeura longtemps à regarder les paysans arrivant par groupes et se hâtant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour. Par la porte entr’ouverte arrivait jusqu’à lui un épais relent de respirations ardentes, de sueurs et de vêtements d’étoffe grossière. Il éprouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les rencontrait séparément, mais, dès qu’ils étaient réunis en foule, ils lui inspiraient une insurmontable aversion, et il évitait le plus possible leur contact.
Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir du monde. En outre le dimanche était pour lui un jour monotone, fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de batelier, le père Ventolera chantant l’office, et les campagnes solitaires avec leurs maisonnettes fermées, lui donnaient l’impression d’un cimetière.
Avec un regard de curiosité et un léger salut, les familles retardataires défilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais leur affabilité n’allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de se rapprocher de lui spontanément. C'était un étranger, et, qui pis est, un Majorquin. Sa qualité de señor inspirait une mystérieuse défiance à ces rustres qui ne parvenaient point à s’expliquer pourquoi ce citadin s’obstinait à rester dans sa tour isolée.
Dans l’église, s’éleva un long murmure, comme si mille respirations, longtemps contenues, s’exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction. Puis des pas, des salutations échangées à voix basse, des heurts de chaises, des grincements de bancs, des traînements de pieds indiquèrent la fin de l’office. Et la porte fut obstruée parce que tout le monde voulait sortir à la fois.
Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vêtues de noir; les jeunes, fières de montrer leurs beaux atours. Les hommes s’arrêtaient un instant devant la porte, pour remettre sur leur tête tondue, sauf une couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu’ils portaient sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l’ancien haïck arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus maintenant que dans les circonstances extraordinaires.
Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabriquée de leurs propres mains, et la remplissaient de tabac de póla, herbe à l’odeur âcre qui se cultive dans l'île. Les jeunes gens, prenant de fières attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tête haute, devant les femmes et les atlótas aimées qui feignaient l’indifférence, tout en les regardant du coin de l'œil.
Peu à peu, la foule se dispersait: