Jaime était le seul que ne parût point avoir enthousiasmé cette prouesse galante du vérro.
Maudit forçat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il était furieux; mais il y avait quelque chose d’inévitable. Ce drôle, c’était lui qui le frapperait!
VI
L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille coupée par des brèches, où s’engagent des chénaux étroits. Les vagues s’y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement chargé de nuages.
Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l’air assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus haut. Les flots s’engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas de canonnade. Les chèvres sauvages qui d’ordinaire bondissaient sur ses hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par les branches de genévrier.
Febrer pêchait souvent en compagnie du père Ventolera, malgré le mauvais temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait sans danger faire une bonne pêche. D'autres fois, les pluies d’hiver obligeaient Febrer à rester dans sa tour. Par ces tristes journées, sa résignation l’abandonnait. Serait-il condamné à toujours végéter ainsi? N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s’enfermer dans ce coin perdu? Sans doute, l'île était fort belle; elle lui était apparue comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil brillait, que les arbres étaient verts et que les coutumes des Ivicins exerçaient sur lui la séduction de la nouveauté. Mais la mauvaise saison était venue, la solitude lui était intolérable et les mœurs des paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais où aller?... Comment s’évader?... Il était pauvre. Toute sa fortune consistait en quelques douzaines de douros apportés de Majorque, capital qu’il conservait intact, grâce à Pép qui s’obstinait à refuser toute espèce de rémunération.
Cependant ses longues réflexions l’amenaient à se résigner à son sort. Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer à rien. En outre, cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n’abandonne jamais le cœur de l’homme, lui faisait escompter la possibilité d’une chance inespérée, d’un hasard extraordinaire qui arriverait à son heure pour l’arracher à cette situation. En attendant, comme la solitude lui était lourde!...
Pép et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans qu’ils s’en rendissent compte et, obéissant peut-être à un instinct obscur, ils s’éloignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime se confinait dans sa réclusion et eux l’oubliaient de plus en plus.
Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus à la tour. Elle semblait éviter tous les prétextes pour s’y rendre, éludant même les autres occasions de rencontre avec Febrer. Elle était devenue tout autre. On eût dit qu’elle commençait une nouvelle existence. Le rire joyeux et confiant de son adolescence s’était mué en un sourire réservé, le sourire de la femme qui connaît les embûches du chemin et s’avance d’un pas prudent et mesuré.
Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait s'être rendu compte de grands périls qu’elle ne soupçonnait pas jusque-là.