Tout de suite ses bonds furent salués par un murmure flatteur. Chacun lui témoignait son admiration avec cette lâcheté collective de la foule qui a peur.
Le vérro, se voyant applaudi, exagérait les attitudes imprévues, les contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l’enveloppant dans le réseau compliqué de ses mouvements, tandis qu’elle virait, légère et rapide, les yeux baissés pour éviter de rencontrer le regard de ce redoutable galant.
L'heure passait et l’étrange danseur ne semblait point se lasser. Plusieurs couples avaient déjà quitté le bal. Chacune des danseuses avait plusieurs fois changé de cavalier, et le Ferrer continuait son violent exercice sans quitter son air impassible et dédaigneux.
Non sans l’envier, Jaime reconnaissait l’étonnante vigueur du terrible forgeron.
Soudain il l’aperçut occupé à chercher quelque chose dans sa ceinture et, sans arrêter ses évolutions, pencher une main vers la terre.
Un nuage de fumée se répandit autour de lui. Entre les blancs flocons on vit briller deux éclairs pâlis par la lumière du soleil, puis retentirent deux fortes détonations.
Les femmes, prises de peur, se précipitèrent les unes contre les autres en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indécis, applaudirent bientôt violemment et firent entendre d’enthousiastes clameurs d’approbation.
—Bravo!
Le Ferrer avait déchargé son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprême galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlóta de l'île devait se montrer fière.
Et Margalida, bien femme déjà, continua son joli pas fuyant et provocant, sans se montrer le moins du monde effrayée par le bruit de la poudre, en digne fille d'Iviça. Elle fixa sur le Ferrer un regard de gratitude pour le récompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de lancer un défi à l’autorité, car les gendarmes ne devaient pas être loin.