Et sur cette invitation, tous les atlóts quittaient la maison; on entendait bientôt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.
En parlant de ces réunions aux cours desquelles il se trouvait dans un milieu de compagnons braves et bien armés, Pepét se reprenait à soupirer en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime se déciderait-il à parler au père, pour le persuader de remettre à son fils ce joyau de la famille?
Puisque le señor tardait tant à faire cette demande, il devait au moins se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d’un autre couteau.
Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-là? où pouvait-il se présenter?
—Patience! répondit Febrer. Un de ces jours j’irai à la ville et tu auras ton couteau.
Un matin, il s’achemina vers la capitale de l'île, désireux d’avoir sous les yeux un spectacle nouveau, de changer d’air et de varier ses impressions, après ce séjour parmi des rustres. Iviça lui fit l’effet d’une grande ville, à lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se dirigea vers un magasin où il acheta, pour Pepét, le plus grand, le plus lourd des couteaux à cran d’arrêt; une arme de dimensions extravagantes, bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-père.
A midi, Febrer, las de ses allées et venues sans objet à travers le quartier des marins et les petites rues grimpantes de l’antique forteresse royale, pénétra dans l’unique hôtel de la ville. Il y rencontra les clients ordinaires. Dans la salle à manger, il aperçut quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui tenait garnison dans l'île.
Le seul désir de tous ces officiers, l’unique but de leur existence était d’obtenir une permission afin d’aller passer quelques jours à Majorque on sur le continent, loin de cette île vertueuse et hostile, où les jeunes hommes étrangers n’étaient admis que comme maris.
Le manque de femmes! ces malheureux garçons n’avaient point d’autre sujet de conversation. Et Febrer, assis à la grande table d’hôte, approuvait en silence leur colère et leurs lamentations. Il se sentait comme eux accablé d’ennui et de dégoût; il lui semblait qu’il était enfermé, lui aussi, dans une prison où il était soumis aux plus cruelles privations. Maintenant la capitale de l'île lui paraissait une ville d’une désespérante monotonie, avec ses demoiselles cloîtrées comme des nonnes, dans une austérité revêche. La campagne valait mieux; il voyait en elle une terre de liberté, où, dans l’ingénuité de leur âme, les femmes s’abandonnaient à leur tendresse naturelle, simplement retenues par l’instinct de défense que leur avaient légué les mœurs primitives.
Il quitta la ville l’après-midi. Rien ne restait en lui de l’optimisme du matin. Il s’apercevait que les rues de la marine étaient nauséabondes; un relent infect s’échappait des maisons. Dans le ruisseau grouillaient des essaims d’insectes qui s’élançaient hors des flaques quand résonnaient les pas d’un promeneur.