—Est-ce que tu me trouves trop vieux pour toi? murmurait à son oreille une voix suppliante. Crois-tu ne pouvoir jamais m’aimer?...
La voix se faisait de plus en plus douce et tendre... mais, dans ce visage pâle, ces yeux qui semblaient la pénétrer, l’effrayaient. Ils étaient pareils au regard des hommes qui vont commettre un meurtre. Elle voulut parler, protester contre les dernières paroles qu’il avait prononcées. D'un mouvement tendre et craintif de ses sombres prunelles, elle fit comprendre à Jaime qu’il se méprenait. Il lui apparaissait comme un être d’essence supérieure pareil aux saints dont la beauté s’accroît avec les années. Voilà ce qu’elle eût voulu dire, mais la crainte, le trouble l’empêchaient de parler... Violemment émue, elle arracha sa main à l’étreinte caressante, et poussée par cette force nerveuse qui tient du prodige, s’enfuit, comme si sa vie était en danger:
—Jésus!... Jésus!...
Puis elle se mit à courir et disparut à un détour du sentier. Jaime ne la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible à tout ce qui l’entourait, pareil à ces héros de légende qui sont enchaînés par un charme. Bientôt, comme s’il s’éveillait, il passa la main sur son front, essayant de coordonner ses idées. Il était pris d’une sorte de remords, quand il songeait à l’audace de son langage, à l’effroi de Margalida, à la fuite affolée qui avait terminé leur entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'était le résultat de sa visite à la ville. Ce retour à la vie civilisée, cette conversation des jeunes officiers, qui ne pensaient qu’à la femme, avaient bouleversé son calme de solitaire, en réveillant ses passions d’autrefois... Mais non! il ne se repentait pas de ce qu’il avait fait. Ce qui importait, c’était que Margalida connût ce qu’il avait vaguement pensé dans l’isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu’ici donner à ses désirs une forme précise.
Il continua sa route à pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de Can Mallorquí. Margalida était allée retrouver les siens. Du haut d’une colline, Febrer les vit qui suivaient déjà la vallée dans la direction de la métairie.
Il passa devant sa tour, sans s’arrêter, et marcha vers la mer. Il alla s’asseoir à l’extrémité d’une roche gigantesque, dont la base avait été minée par l’assaut incessant des vagues, et qui, presque détachée de la côte abrupte, surplombait, menaçante, la mer et les écueils. Le fatalisme qui faisait le fond de son caractère l’avait poussé à choisir cette place. Plût à Dieu que se produisit à cet instant la catastrophe attendue, et que son corps, entraîné dans l’effroyable chute, disparût au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide d’un Pharaon!...
Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout à coup dans une déchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des lueurs d’incendie. Les vapeurs noires de l’horizon se bordèrent d’écarlate. L'écume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la côte sembla envahie d’un courant de lave en fusion.
Sous la splendeur de cette lumière, qui annonçait la tempête, Jaime contemplait à ses pieds le va-et-vient des flots, qui se précipitaient avec fracas dans les cavités de la roche, et mugissaient en se tordant furieusement dans les ruelles tortueuses creusées entre les écueils. Au fond de cette masse verdâtre que l’illumination du couchant semait d’irisations opalines, on distinguait, accrochée aux rochers, toute une flore étrange. Des forêts minuscules aux frondaisons visqueuses, où s’agitaient des bêtes aux formes fantastiques, les unes rampantes et agiles, les autres engourdies et sédentaires, recouvertes de dures carapaces, grises ou rougeâtres, hérissées d’armes défensives, de tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes s’acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en faisant briller dans la rapidité de leur fuite, leur transparence de cristal.
Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne croyait plus à son importance d'être humain, et il ne se jugeait pas supérieur à ces petits monstres qui s’agitaient parmi les végétaux de l’abîme sous-marin...
Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colères, accablait Jaime, éveillant tout un monde d’idées, peut-être nouvelles pour lui, mais qu’il accueillait comme de vagues réminiscences d’une vie antérieure, comme des pensées qu’il aurait eues déjà, il ne savait où ni quand.