Un sentiment de respect pénétrait tout son être et lui faisait oublier tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse admiration devant l’éternelle beauté de la mer. «La mer! Les organismes mystérieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les habitants de la terre, soumis à la tyrannie de l’ambiance, se reproduisant à travers les siècles, comme s’ils étaient éternellement une même créature. Là aussi les morts commandent. Les forts poursuivent les faibles et sont, à leur tour, dévorés par d’autres, plus puissants encore, comme le furent leurs plus anciens prédécesseurs dans les eaux encore tièdes du globe en formation. Tout est semblable, tout se répète à travers les âges. L'animal de combat cuirassé de pourpre sombre, armé de griffes recourbées et de pinces de torture, implacable guerrier des vertes cavernes sous-marines, n’a jamais pu s’unir au poisson gracieux, faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d’argent irisé, au milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dévorer, d'être vainqueur; mais s’il est désarmé, si ses crocs formidables sont brisés, il doit s’abandonner à l’infortune sans protester, et mourir. Mieux vaut la mort que l’obligation de renier ses origines, de ne pas accepter la lourde fatalité de la naissance. Pour les êtres vraiment forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu, pas plus sur terre qu’au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent l’existence...»

Tandis que Febrer songeait à ces idées troublantes, le soleil s’était couché. La mer était devenue presque noire, et le ciel prenait des teintes plombées. Sur l’horizon brumeux, les éclairs serpentaient en lignes de feu, telles des couleuvres géantes. Jaime sentit, sur son visage et sur ses mains, l’humide baiser des premières gouttes de pluie. Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait éclater. Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l’extrême pointe du rocher, pris d’une sourde colère contre la fatalité, et se révoltant, avec toute la violence de son caractère, contre la tyrannie du passé.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des ancêtres? Pourquoi les morts commanderaient-ils? Pourquoi s’obstineraient-ils à assombrir notre ciel?

Soudain l’orage se déchaîna. Un éclair teinta la mer d’une lueur livide, tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, répercuté de grotte en grotte et de sommet en sommet. En même temps il sembla à Febrer qu’une lumière resplendissante, qu’il voyait pour la première fois, venait tout à coup de ses rayons éblouissants, dissiper les brouillards qui jusque-là lui avaient caché la vérité. Jaime, comme si un homme nouveau était en lui, se moqua des pensées où il se complaisait tout à l’heure. Sans doute ces bêtes d’une organisation rudimentaire qu’il voyait se mouvoir entre les rochers, étaient asservies à l’influence du milieu où elles s’agitaient, faisant exactement ce qu’avaient fait avant eux et ce que feraient à l’avenir les animaux de leur espèce. Mais l’homme, lui, n’était pas l’esclave de l’ambiant. Il pouvait le modifier à son gré. Il avait vaincu la nature, il l’avait soumise. Qu’importait à Jaime le milieu où il était né? Il s’en créerait un autre, s’il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses réflexions. La tempête faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dégouttait à flots des bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s’était faite soudain. De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il courait maintenant avec la joie exubérante de celui qui, longtemps enfermé, sans pouvoir, faute d’espace, donner carrière à son activité, est enfin délivré! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des éclairs, un doigt levé, il lançait son bras droit en avant et frappait de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mépris, familier aux gens du peuple.

—Je ferai à ma tête! criait-il, se plaisant à entendre sa voix, bien qu’elle se perdit dans le fracas de la tempête. Ni les morts ni les vivants ne me commanderont à moi!... Voilà pour mes nobles ancêtres!... Voilà pour mes idées d’autrefois!... Voilà pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaieté de gavroche.

Tout à coup une lumière rouge l’enveloppa, tandis qu’au-dessus de sa tête le tonnerre éclatait. Ce fut comme un coup de canon; on eût dit que la côte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense cataclysme. «La foudre doit être tombée tout près», dit Jaime. Sa pensée, absorbée par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer aux combats héroïques de ce mécréant, qui se moquait de Dieu comme du diable, et ne connaissait d’autre loi que sa volonté. Celui-là, Jaime ne le reniait pas. Il l’adorait. C'était le rebelle, son véritable aïeul, le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s’enveloppa dans le burnous de laine grossière qui lui servait pour ses excursions nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses pensées, jusqu’au moment où Pepét lui monterait son souper.

L'orage semblait s'être concentré sur l'île. La pluie s’abattait sur les champs, qu’elle transformait en bourbiers. L'eau se précipitait le long des sentiers en pente, devenus des ravins d’où elle débordait. A la lueur rapide des éclairs, on voyait, comme dans un rêve, la mer noirâtre où bouillonnait l’écume, la campagne submergée, que des poissons de feu semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le ruissellement de leur feuillage...