Ce soir-là, dans la cuisine de Can Mallorquí, une foule d’espadrilles boueuses et de vêtements fumants montraient que, malgré l’orage, les prétendants étaient à leur poste. La veillée d’amour se prolongeait. Pép, d’un air paternel, avait permis aux atlóts d’attendre la fin de l’orage, une fois la séance galante terminée. Il avait pitié de ces jeunes gens forcés de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait été prétendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-être l’orage finirait-il vite; sinon, ils resteraient à la métairie; ils coucheraient où ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit était bien vite passée!
Les jeunes gens, enchantés de cette aubaine, contemplaient Margalida, parée de son costume de fête, assise au centre de la pièce, à côté d’une chaise vide. Tous y avaient pris place déjà, à tour de rôle. Quelques-uns, les yeux enflammés de désir, auraient bien voulu récidiver, mais ils n’osaient.
Le Ferrer, désireux d’éclipser ses rivaux, pinçait de la guitare et chantait à mi-voix, accompagné par le roulement du tonnerre. Le Cantó, blotti dans un coin, méditait un nouveau poème. Quelques jeunes gens saluaient de plaisanteries la lueur des éclairs, filtrant par les fentes de la porte. Le Capellanét souriait, assis par terre, appuyant son menton sur ses deux mains.
Pép somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois qu’un coup de tonnerre plus violent ébranlait la maison. Elle mêlait à ses gémissements des fragments d’oraisons murmurées en castillan, pour qu’elles fussent plus efficaces. «Santa Barbera bendita, que en el cielo estás escrita...»
Margalida, insensible aux regards de ses prétendants, semblait près de s’endormir sur son siège.
Soudain, deux coups furent frappés à la porte. Le chien qui, peu d’instants auparavant, s’était dressé, comme s’il avait deviné la présence d’un étranger dans la cour, s’étira, mais sans aboyer et sa queue s’agita joyeusement.
Margalida et sa mère se tournèrent vers le seuil avec quelque inquiétude. Qui était-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorquí? Pourvu que rien ne fût arrivé au señor!
Pép, réveillé par l’appel, se leva: «Avant qui siga!» dit-il. Il invitait ainsi l’étranger à pénétrer sous son toit, avec la majesté antique du pater familias, selon l’usage latin, maître absolu dans sa maison. La porte n’était que poussée. Elle s’ouvrit, laissant passer une rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la lueur d’un éclair, se détacha sur le ciel livide une silhouette encapuchonnée, une espèce de pénitent tout ruisselant, dont le visage était presque entièrement caché.
D'un pas décidé, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla s’asseoir à côté de Margalida, sur la chaise réservée aux prétendants et, rejetant son capuchon sur ses épaules, fixa ses yeux sur la jeune fille.
—Ah! gémit-elle en pâlissant, les yeux agrandis par la surprise.