La voix éteinte de Jaime, son accent timide dissipèrent tous les doutes de la servante. Elle resta bouche béante, les bras tombant, sans trouver la force de lever les mains et les yeux... une juive...
—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
Il lui était impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rêvé que le tonnerre avait ébranlé la vieille maison, qu’un gros nuage venait de cacher le soleil, que la mer se plombait et qu’elle allait lancer ses vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n’était changé, et qu’elle avait été troublée par cette étonnante nouvelle.
—Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!
Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit à courir, pour se réfugier au plus vite dans la cuisine. Arrivée là, elle eut peur. Quelqu’un devait marcher là-haut, dans les salons vénérables, quelqu’un dont elle ne pouvait s’expliquer la nature, mais qui se réveillait après un sommeil séculaire. Ce vieux palais avait assurément une âme. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries s’agiter et bruire, la harpe dorée de l’aïeule de don Jaime vibrer, et elle n’en éprouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer avaient toujours été d’honnêtes gens, simples et bons pour les humbles... Mais maintenant, après une pareille déclaration!... Elle songeait avec inquiétude aux portraits qui ornaient la salle de réception. Quelle expression devaient avoir les visages des ancêtres, s’ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur descendant!
Mado Antonia finit par se rasséréner, en buvant le reste du café préparé pour son maître. Elle n’avait plus peur, mais elle ressentait une tristesse profonde, en songeant à la destinée de don Jaime, comme si elle l’eût vu en danger de mort.
Un peu de mépris vint dominer momentanément sa vieille tendresse. Quelle honte éprouverait la tante de Jaime, qui était la dame la plus noble et la plus pieuse de l'île, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par ironie ou par respect.
—Au revoir, Mado! Je serai de retour à la tombée de la nuit.
La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'île, et enfin le grand saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu’il était venu prêcher à Majorque. Qu’il en fît un de plus, pour empêcher de se réaliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu’un énorme quartier de roche se détachât de la montagne, pour couper la route de Valldemosa! Que la voiture versât, et que l’on rapportât don Jaime sur un brancard!... Tout plutôt que cette honte!
Febrer, ayant traversé l’antichambre, commença de descendre les marches de l’escalier. Comme tous les nobles de l'île, ses pères avaient élevé des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du rez-de-chaussée. Une sorte de loggia à l’italienne, formée de cinq arcades, soutenue par de fines colonnettes, s’étendait en haut de l’escalier et donnait accès, par deux portes, aux deux ailes de l’édifice, plus élevées que le corps principal du logis. Au centre de la balustrade, en face de la porte-cochère, se trouvait l’écusson en pierre des Febrer, avec une lanterne en fer forgé.