Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient peut-être jusqu’à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé d’honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui, Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San José et qu’il se joindrait à eux dans le cloître de l’église? N'allaient-ils pas le qualifier d’ambitieux et dire qu’il voulait faire de sa fille une demoiselle?... Et il n’y avait pas que cela à redouter. Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait s’allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l’autre soir, quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s’asseoir à côté de Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter contre l’étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre comme ils sont. Ils se battent, s’entre-tuent sans mêler à leurs différends les gens du dehors, parce qu’ils les savent étrangers à leur vie, indifférents à leurs passions. Mais si l’étranger s’immisce dans leurs affaires, surtout s’il est un Majorquin, que va-t-il se passer?
—Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous attirer que des malheurs!
Febrer qui, tout d’abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre avec tous les atlóts de l'île. Il n’existait pas, dans tout Iviça, un seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d’amant se joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait d’ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.
Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et le fusil accroché au mur.
Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre les plus grandes folies!... Inutile d’essayer de convaincre le señor. Il était têtu et orgueilleux comme tous les siens!
—Que Votre Seigneurie fasse ce qu’elle voudra, don Jaime. Mais souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous attend!...
Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se diriger vers la ferme d’un pas alourdi, puis disparaître derrière les buissons de Can Mallorquí.
Febrer allait quitter le seuil où il s’était attardé à le suivre de l'œil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui, après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait l’apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre à quatre l’escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer, il se mit à rire de tout son cœur. Depuis le soir où le señor s’était inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec lui. Ce n’était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que Margalida plût au señor et que celui-ci désirât en faire sa femme...
—Tu n’étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.
Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa sœur à moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer de choses sérieuses avec don Jaime et que c’était pour cela qu’il les avait éloignés tous et s’était chargé de porter le dîner. Depuis deux jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait longtemps hésité, retenu par le respect qu’il portait au maître et aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s’était décidé.