—Mais enfin, sais-tu si Margalida m’aime ou ne m’aime pas? Es-tu sûr que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?
Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il manifesta le peu d’importance qu’il attachait à la pensée des femmes... ces êtres inférieurs, selon l’opinion des paysans.
—Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu’elles pensent, don Jaime?... Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes s’imaginent qu’un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.
Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:
—Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s’en rendre bien compte elle-même. Quand on est jeune, le cœur s’enflamme plus facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l’autre soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de son cœur!
Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:
—De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas... Qu’elle pense ce qu’elle voudra! Je m’y oppose formellement, parce que je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n’en résulte rien de bon.
Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait à partir.
—Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de rustre, convenons que tout ceci ne fut qu’une plaisanterie et que, désormais, vous ne tourmenterez plus l’atlóta par vos fantaisies...
—Non, Pép. J'aime Margalida, et j’irai lui faire ma cour du même droit que n’importe quel jeune homme de l'île.