Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les brûler tous deux de leurs yeux enflammés.
Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui? de quoi?
Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous leurs parents et amis réunis.
—Non, Margalida, je n’ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c’est de répondre à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?
La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient décolorées; ses joues d’une pâleur livide; elle remuait ses paupières pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était prête à pleurer.
On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en provoquant l’explosion de toutes les colères sourdes amassées autour d’elle; mais la contrainte qu’elle s’imposait ne faisait qu’accroître son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne le point voir.
La mère qui, auprès de l’âtre, tressait des corbeilles silencieusement, devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille. Pép, de son côté, ému de l’inquiétude qui se lisait dans ses yeux, intervint à propos.
—Neuf heures et demie! cria-t-il.
Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts. Voyons, il était tôt encore; l’heure n’avait pas sonné, il s’en fallait de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec son entêtement d’homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant, il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit toute grande. «Neuf heures et demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant. «Bona nit!...»
Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu’ils sortaient. Comme Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par le bras en lui disant qu’il devrait attendre un instant et que lui-même, Pép, l’accompagnerait jusqu’à la tour. Il regardait avec inquiétude le Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement son départ.