L'un après l’autre, ils prenaient place auprès d’elle et lui adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l’on n’entendait pas, comme à l’accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils trompaient l’énervement de l’attente.
On eût dit qu’une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s’il y avait un mort dans la pièce voisine.
Seule, la présence de l’étranger, de l’intrus dont la race et les mœurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah! maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu’il avait été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de l’entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille, resta bouche bée, lorsqu’il le vit s’éloigner sans attendre la fin de sa phrase.
Febrer s’assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées par l’étranger. Mais Pép, devinant l’intention des atlóts, se mit à causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu’ils devaient exécuter le jour suivant.
—Margalida! Fleur-d'Amandier!
La voix de Febrer s’était faite douce et caressante.
Il était venu, elle pouvait s’en convaincre, pour lui prouver que son amour était sincère et que ce n’était pas un caprice passager qui le poussait vers elle, ainsi qu’elle avait paru le croire. Et lui-même ne savait comment cette passion avait pris racine en son cœur. Il avait ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.
Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il n’était plus très jeune... il était pauvre... mais il l’aimait si ardemment! Qu’elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la torturante incertitude dans laquelle il vivait...
...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer et son souffle ardent, hocha lentement la tête.
—Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j’ai peur pour vous!