A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'œil durci, la figure renfrognée, la main agitée d’un imperceptible frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges, prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules, il tira son revolver de sa ceinture et l’examina scrupuleusement, faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches neuves. Sans l’ombre d’une hésitation, il enverrait les six balles dans la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu barbare, implacable, comme l’un de ces Febrer, lions de la mer, qui abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour ne pas mourir.

Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient dans l’obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper dans la cuisine.

En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la présence d’autres groupes dans l’attente.

Bona nit, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces hommes.

Jaime, le front haut, l’air altier, s’appuya contre un pilier du porche. Il n’éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable s’emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l’entouraient, pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces frissons qui agitent les amoureux à l’approche de la bien-aimée, quand ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme s’ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la silhouette de Pép apparut.

—En avant, les gars!

Ils entrèrent, l’un après l’autre, saluant gravement le maître de la maison et sa famille, et s’installèrent sagement sur les bancs et les chaises de la cuisine.

Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là, parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?... Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules. Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait d’ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand seigneur. Il ne voulait être qu’un prétendant au même titre que les atlóts qui l’entouraient.

Pép lui fit place à sa droite, et s’efforça de le distraire par sa conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine timide l’admiration de ses courtisans.