Le lendemain, de bonne heure, ils repartirent en automobile. Ils laissèrent derrière eux des dépôts de munitions, passèrent les troisièmes positions, puis les secondes. Des milliers et des milliers de soldats s'étaient installés en pleins champs. Ce fourmillement d'hommes rappelait par la variété des costumes et des races les grandes invasions historiques. Et pourtant ce n'était pas un peuple en marche: car l'exode d'un peuple traîne derrière lui une multitude de femmes et d'enfants. Il n'y avait ici que des hommes, rien que des hommes.
Toutes les espèces d'habitations inventées par l'humanité depuis l'époque des cavernes, étaient utilisées dans ces campements. Les grottes et les carrières servaient de quartiers; certaines cabanes rappelaient le rancho américain; d'autres, coniques et allongées, imitaient le gourbi arabe. Comme beaucoup de soldats venaient des colonies et que quelques-uns avaient fait du négoce dans les contrées du nouveau monde, ces gens, quand ils s'étaient vus dans la nécessité d'improviser une demeure plus stable que la tente de toile, avaient fait appel à leurs souvenirs, et ils avaient copié l'architecture des tribus avec lesquelles ils s'étaient trouvés en contact. Au surplus, dans cette masse de combattants, il y avait des tirailleurs marocains, des nègres, des Asiatiques; et, loin des villes, ces primitifs semblaient grandir en importance, acquérir une supériorité qui faisait d'eux les maîtres des civilisés.
Le long des ruisseaux s'étalaient des linges blancs mis à sécher par les soldats. Malgré la fraîcheur du matin, des files d'hommes dépoitraillés s'inclinaient sur l'eau pour de bruyantes ablutions, suivies d'ébrouements énergiques. Sur un pont, un soldat écrivait une lettre en se servant du parapet comme d'une table. Les cuisiniers s'agitaient autour des chaudrons fumants. Un léger arôme de soupe matinale se mêlait au parfum résineux des arbres et à l'odeur de la terre mouillée.
Les bêtes et le matériel de la cavalerie et de l'artillerie étaient logés dans de longs baraquements de bois et de zinc. Les soldats étrillaient et ferraient en plein air les chevaux au poil luisant, que la guerre de tranchée maintenait dans un état de paisible embonpoint.
—Ah! s'ils avaient été à la bataille de la Marne! dit Desnoyers à Lacour.
Depuis longtemps ces montures jouissaient d'un repos ininterrompu. Les cavaliers combattaient à pied, faisant le coup de feu avec les fantassins, de sorte que leurs chevaux s'engraissaient dans une tranquillité conventuelle et qu'il était même nécessaire de les mener à la promenade pour les empêcher de devenir malades d'inaction devant le râtelier comble.
Plusieurs aéroplanes prêts à prendre leur vol étaient posés sur la plaine comme des libellules grises, et beaucoup d'hommes se groupaient à l'entour. Les campagnards convertis en soldats considéraient avec admiration les camarades chargés du maniement de ces appareils et leur attribuaient un pouvoir un peu semblable à celui des sorciers des légendes populaires, à la fois vénérés et redoutés par les paysans.
L'automobile s'arrêta près de quelques maisons noircies par l'incendie.
—Vous allez être obligés de descendre, leur dit le nouvel officier qui les guidait. On ne peut faire qu'à pied le petit trajet qui nous reste à faire.
Lacour et Desnoyers se mirent donc à marcher sur la route; mais l'officier les rappela.