—Non, non, leur dit-il en riant. Le chemin que vous prenez serait dangereux pour la santé. Mais voici un petit chemin où nous n'aurons pas à craindre les courants d'air.

Et il leur expliqua que les Allemands avaient des retranchements et des batteries sur la hauteur, à l'extrémité de la route. Jusqu'au point où les voyageurs étaient parvenus, le brouillard du matin les avait protégés contre le tir de l'ennemi; mais, un jour de soleil, l'apparition de l'automobile aurait été saluée par un obus.

Ils avaient devant eux une immense plaine où l'on ne voyait âme qui vive, et cette plaine présentait l'aspect qu'en temps ordinaire elle devait avoir le dimanche, lorsque les laboureurs se tenaient chez eux. Çà et là gisaient sur le sol des objets abandonnés, aux formes indistinctes, et on aurait pu les prendre pour des instruments agricoles laissés sur les guérets, un jour de fête; mais c'étaient des affûts et des caissons démolis par les projectiles ou par l'explosion de leur propre chargement.

Après avoir donné ordre à deux soldats de se charger des paquets que Desnoyers avait retirés de l'automobile, l'officier guida les visiteurs par une sorte d'étroit sentier où ils étaient obligés de marcher à la file. Ce sentier, qui commençait derrière un mur de brique, allait s'abaissant dans le sol en pente douce, de sorte qu'ils s'y enfoncèrent d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la taille, puis jusqu'aux épaules; et finalement, absorbés tout entiers, ils n'eurent plus au-dessus de leurs têtes qu'un ruban de ciel.

Ils avançaient dans le boyau d'une façon étrange, jamais en ligne droite, toujours en zigzags, en courbes, en angles. D'autres boyaux non moins compliqués s'embranchaient sur le leur, qui était l'artère centrale de toute une ville souterraine. Un quart d'heure se passa, une demi-heure, une heure entière, sans qu'ils eussent fait cinquante pas de suite dans la même direction. L'officier, qui ouvrait la marche, disparaissait à chaque instant dans un détour, et ceux qui venaient derrière lui étaient obligés de se hâter pour ne point le perdre. Le sol était glissant, et, en certains endroits, il y avait une boue presque liquide, blanche et corrosive comme celle qui découle des échafaudages d'une maison en construction.

L'écho de leurs pas, le frôlement de leurs épaules contre les parois de terre, détachaient des mottes et des cailloux. Quelquefois le fond du sentier s'exhaussait et les visiteurs s'exhaussaient avec lui. Alors un petit effort suffisait pour qu'ils pussent voir par-dessus les crêtes, et ce qu'ils voyaient, c'étaient des champs incultes, des réseaux de fils de fer entrecroisés. Mais la curiosité pouvait coûter cher à celui qui levait la tête, et l'officier ne permettait pas qu'ils s'arrêtassent à regarder.

Desnoyers et Lacour tombaient de fatigue. Étourdis par ces perpétuels zigzags, ils ne savaient plus s'ils avançaient ou s'ils reculaient, et le changement continuel de direction leur donnait presque le vertige.

—Arriverons-nous bientôt? demanda le sénateur.

L'officier leur montra un clocher mutilé, dont la pointe se montrait par-dessus le rebord de terre et qui était à peu près tout ce qui restait d'un village pris et repris maintes fois.

—C'est là-bas, répondit-il.