Marcel demanda s'il ne leur serait pas possible d'aller jusqu'à l'endroit où se trouvait son fils; mais le lieutenant-colonel sourit. Non, les civils ne pouvaient visiter ces fossés en contact presque immédiat avec l'ennemi et sans autre défense que des barrages de fils de fer et des sacs de terre; la boue y avait parfois un pied d'épaisseur, et l'on n'y avançait qu'en se courbant, pour éviter de recevoir une balle. Le danger y était continuel, parce que l'ennemi tiraillait sans cesse.
Effectivement les visiteurs entendirent au loin des coups de fusil, auxquels, jusqu'alors, ils n'avaient pas fait attention.
Tandis que Marcel attendait Jules, il lui semblait que le temps s'écoulait avec une lenteur désespérante. Cependant le lieutenant-colonel avait fait arrêter ses visiteurs près de l'embrasure d'une mitrailleuse, en leur recommandant de se tenir de chaque côté de la baie, de bien effacer leur corps, d'avancer prudemment la tête et de regarder d'un seul œil. Ils aperçurent une excavation profonde dont ils avaient devant eux le bord opposé. A courte distance, plusieurs files de pieux, disposés en croix et réunis par des fils de fer barbelés, formaient un large réseau. A cent mètres plus loin, il y avait un autre réseau de fils de fer.
—Les Boches sont là, chuchota le lieutenant-colonel.
—Où? demanda le sénateur.
—Au second réseau. C'est celui de la tranchée allemande. Mais il n'y a rien à craindre: depuis quelque temps ils ont cessé d'attaquer de ce côté-ci.
Lacour et Desnoyers éprouvèrent une certaine émotion à penser que les ennemis étaient si près d'eux, derrière cette levée de terre, dans une mystérieuse invisibilité qui les rendait plus redoutables. S'ils allaient bondir hors de leurs tanières, la baïonnette au bout du fusil, la grenade à la main, ou armés de leurs liquides incendiaires et de leurs bombes asphyxiantes?
De cet endroit, le sénateur et son ami percevaient plus nettement que tout à l'heure la tiraillerie de la première ligne. Les coups de feu semblaient se rapprocher. Aussi le lieutenant-colonel les fit-il partir brusquement de leur observatoire: il craignait que la fusillade ne se généralisât et n'arrivât jusqu'au lieu où ils étaient. Les soldats, avec la prestesse que donne l'habitude, et avant même d'en avoir reçu l'ordre, s'étaient rapprochés de leurs fusils braqués aux meurtrières.
Les visiteurs se remirent en marche. Ils descendirent dans des cryptes qui étaient d'anciennes caves de maisons démolies. Des officiers s'y étaient installés en utilisant les débris trouvés dans les décombres. Un battant de porte posé sur deux chevalets de bois brut formait une table. Les plafonds et les murs étaient tapissés avec de la cretonne envoyée des magasins de Paris. Des photographies de femmes et d'enfants ornaient les parois, dans les intervalles que laissait libres le métal nickelé des appareils télégraphiques et téléphoniques. Marcel vit sur une porte un Christ d'ivoire jauni par les années, peut-être par les siècles, sainte image transmise de génération en génération et qui devait avoir assisté à maintes agonies. Sur une autre porte, il vit un fer à cheval percé de sept trous. Les croyances religieuses flottaient partout dans cette atmosphère de péril et de mort, et en même temps les superstitions les plus ridicules y reprenaient une force nouvelle sans que personne osât s'en moquer.
En sortant d'une de ces cavernes, Marcel rencontra celui qu'il attendait. Jules s'avançait vers lui en souriant, les mains tendues. Sans ce geste, le père aurait eu de la peine à reconnaître son fils dans ce sergent dont les pieds étaient deux boules de terre et dont la capote effilochée était couverte de boue jusqu'aux épaules. Après les premiers embrassements, il considéra le soldat qu'il avait devant lui. La pâleur olivâtre du peintre avait pris un ton bronzé; sa barbe noire et frisée était longue; il avait l'air fatigué, mais résolu. Sous ces vêtements malpropres et avec ce visage las, Marcel trouva Jules plus beau et plus intéressant qu'à l'époque où celui-ci était dans toute sa gloire mondaine.