—Que te faut-il?... Que désires-tu?... As-tu besoin d'argent?...
Le père avait apporté une forte somme pour la donner à son fils. Mais Jules ne répondit à cette offre que par un geste d'indifférence. Dans la tranchée l'argent ne lui servirait à rien.
—Envoie-moi plutôt des cigares, dit-il. Je les partagerai avec mes camarades.
Tout ce que sa mère lui expédiait,—de gros colis pleins d'exquises victuailles, de tabac et de vêtements,—il le distribuait à ses camarades, qui pour la plupart appartenaient à des familles pauvres et dont quelques-uns étaient seuls au monde. Peu à peu, sa munificence s'était étendue de son peloton à sa compagnie, de sa compagnie à son bataillon tout entier. Aussi Marcel eut-il le plaisir de surprendre dans les regards et dans les sourires des soldats qui passaient à côté d'eux les indices de la popularité dont jouissait son fils.
—J'ai prévu ton désir, répondit Marcel.
Et il indiqua les paquets apportés de l'automobile.
Marcel ne se lassait pas de contempler ce héros, dont Argensola lui avait raconté les prouesses avec plus d'éloquence que d'exactitude.
—Tu ne te repens pas de ta décision? Tu es content?
—Oui, mon père, je suis content.
Et Jules, avec simplicité, sans jactance, expliqua les raisons de son contentement. Sa vie était dure, mais semblable à celle de plusieurs millions d'hommes. Dans sa section, qui ne se composait que de quelques douzaines de soldats, il y en avait de supérieurs à lui par l'intelligence, par l'instruction, par le caractère, et ils supportaient tous valeureusement la rude épreuve, récompensés de leurs peines par la satisfaction du devoir accompli. Quant à lui-même, jamais, en temps de paix, il n'avait su comme à présent ce que c'est que la camaraderie. Pour la première fois il goûtait la satisfaction de se considérer comme un être utile, de servir effectivement à quelque chose, de pouvoir se dire que son passage dans le monde n'aurait pas été vain. Il était un peu honteux de ce qu'il avait été autrefois, lorsqu'il ne savait comment remplir le vide de son existence et qu'il dissipait ses jours dans une oisiveté frivole. Maintenant il avait des obligations qui absorbaient toutes ses forces, il collaborait à préparer pour l'humanité un heureux avenir, il était vraiment un homme.